Un trublion dans l’orchestre

Hortense adorait à chaque vacance accompagner son grand-père au jardin.

Photo Cheminezenlair

Il y avait beaucoup de choses à y découvrir, elle s’intéressait aux différentes plantes, essayant de retenir leur nom, elle froissait les feuilles des herbes aromatiques pour mieux sentir les différents parfums et son régal était de cueillir quelques fraises ou framboises qu’elle savourait avec plaisir.

Comme elle en avait pris l’habitude au jardin d’éveil musical, un de ses jeux favoris consistait à essayer de repérer les différents bruits.

En été, il y a toutes sortes de sons au jardin : les piaillements des oiseaux, les petits cliquetis ou bourdonnement des insectes, les sifflements des serpents, les bruits de gorge des grenouilles près des réserves d’eau et le soir venu, ce sont les oiseaux de nuit et les chauve-souris qui se font entendre.

Hortense passait de bons moments dans les allées

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ou entre les rangs de légumes, mais parfois, les rencontres n’étaient pas forcément sympathiques, par exemple, à plusieurs reprises, elle avait sursauté, en voyant un gros crapaud couvert de pustules se sauver entre les rangs de pomme de terre, au moment où son grand-père soulevait une poignée de mauvaises herbes.

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Son grand-père lui avait expliqué qu’il ne fallait pas avoir peur des crapauds, ni les tuer parce qu’ils nettoient le jardin et aident le jardinier à lutter contre les petits ennemis des cultures mais Hortense trouvait le crapaud tellement sale et repoussant qu’elle ne pouvait pas imaginer s’en faire un ami.

Elle en parla à son papi qui lui proposa de lui raconter l’histoire du crapaud qui voulait que son chant soit autant apprécié que celui du grillon. Hortense connaissait le chant du grillon parce qu’elle l’entendait sous la fenêtre de sa chambre avant de s’endormir mais elle n’imaginait pas qu’un crapaud puisse chanter. Cependant, elle faisait confiance à son grand-père qui connaissait bien la nature et les animaux et elle voulut entendre l’histoire qui commençait ainsi :

Dans un grand jardin à la campagne, il y avait un crapaud qui côtoyait les grillons et qui en avait assez de rester toujours caché sous la terre comme un être repoussant. Son plus grand voeu était de se faire saluer gentiment par les humains.

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Ce crapaud était donc assez jaloux des grillons qui avaient leurs entrées dans les maisons, qui couraient dans l’herbe au risque de se faire bousculer par la tondeuse et dont le chant semblait être apprécié de toute la maisonnée et même des invités de passage qui s’installaient dehors pour la sieste pour mieux profiter de ce bruit de fond.

Parfois les grillons se rassemblaient au soir d’une journée chaude et donnaient un véritable récital ! Notre crapaud n’imaginait pas organiser une chorale avec ses congénères mais il voulait être reconnu pour ses vocalises si particulières.

Lui, pauvre crapaud qui voyait les enfants prendre les grillons dans leurs mains

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subissait un sort très différent et lorsqu’il croisait  la bêche du jardinier, il était attrapé par la peau du dos puis déposé plus loin sans ménagement.

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Il allait devoir tenter d’approcher les humains avec beaucoup de stratégie.

Il entreprit donc d’imiter le comportement des grillons et comme eux, il tenta de sauter entre les herbes, mais les sauts du crapaud étaient plus lents et plus patauds et lorsqu’il croisa le chat endormi au pied des topinambours, il resta muet de peur et envoya un jet de bave tout en faisant marche arrière.

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Il fit une nouvelle tentative en se rapprochant de la maison, cette fois, il évita le chat qui se prélassait dans l’herbe

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et pour imiter le grillon, il se plaça sur un rebord de fenêtre en attendant le soir où il comptait bien faire entendre sa belle voix rauque et charmeuse. Ce que le crapaud n’avait pas imaginé, c’est que ce soir-là, craignant les moustiques, la maîtresse de maison allait baisser le volet roulant et lui coincer une patte sous le volet. Il couina de douleur et ce cri n’avait rien d’agréable, il était très déçu de son plan et dut attendre le petit matin pour se libérer de ce piège. Dans ces conditions, il y avait peu de chance que quelqu’un soit séduit par ses cris. Il retourna vite au jardin reposer sa patte endolorie et réfléchir à un autre stratagème.

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Il eut alors l’idée d’imiter le grillon qui se cache dans la cheminée, et il partit à la recherche d’un âtre pour s’y loger. Il trouva une vieille cheminée extérieure et s’y installa.

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Alors qu’il était caché sous de vieilles bûches calcinées, il décida d’exercer un peu sa voix, Il gonfla ses poumons et ouvrit grand la bouche mais le vent rabattit juste à ce moment-là un nuage de cendres et il faillit suffoquer. Notre crapaud jaune ressortit tout gris de sa cachette en toussotant beaucoup et retourna penaud au jardin.

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C’est le jour suivant qu’il entendit des notes de musique qui venaient d’un chapiteau installé dans le parc voisin. Il décida de profiter du concert pour se remettre de ses émotions et se rapprocha discrètement. Les spectateurs étaient silencieux attendant que les musiciens aient tous accordés leurs instruments. L’orchestre commença sa prestation mais à chaque silence sur la partition, l’auditoire percevait une note comme en écho, c’était un souffle curieux. Les musiciens eux-mêmes se regardaient entre eux et le chef d’orchestre décida de suspendre quelques instants sa baguette. Tout le monde entendit ce chant peu connu et les musiciens eux-mêmes avaient l’oreille tendue pour repérer qui chantait ainsi. C’était le crapaud qui exerçait sa voix.

Ce fut donc la minute de gloire de notre crapaud qui avait enfin réussi à retenir l’attention des humains mais ce fut de courte durée et il fut transporté rapidement vers le jardin où il continua à chanter au clair de lune pour les papillons de nuit et les musaraignes.